julien gracq
( 1910 - 2007 )
Julien Gracq, un personnage ? Non ! Deux ! Deux personnages que l’homme tint toute sa vie à différencier : Louis Poirier, de son vrai nom, professeur de géographie ; et Julien Gracq, un pseudonyme, écrivain.
Louis Poirier naît le 27 juillet 1910 à Saint-Florent-le-Vieil, dans le Maine-et-Loire, de parents commerçants aisés. Il est le second enfant du couple, une fille Suzanne le précédant de neuf ans. Il passe une enfance heureuse dans une ambiance campagnarde dans la petite ville des bords de Loire, entre Angers et Nantes, où ses ancêtres paternels étaient installés depuis plusieurs siècles.
Il fréquente l’école primaire et, très jeune, il est attiré par la lecture : Jules Verne, entre autres, passionne l’enfant éveillé qu’il est. En 1921, il entre au lycée Georges-Clemenceau de Nantes. La vie d’internat lui pèse. Brillant élève, il est admis, en 1928, en classe préparatoire au lycée Henri-IV de Paris. Il découvre l’art moderne de cette époque, le cinéma, la littérature contemporaine. En 1930, il est admis à l’École normale supérieure. La lecture d’ouvrages d’André Breton lui dévoile le surréalisme auquel, malgré quelques affinités, il ne voudra pas être apparenté. La rencontre d’étudiants allemands, au cours d’un voyage scolaire à Budapest en 1931, lui fait connaître l’idéologie nazie qui le marquera. En 1933, il est diplômé de l’École libre des sciences politiques dont il suivait les cours parallèlement à ceux de Normale Sup. En 1934, il publie un article, Bocage et plaine dans le sud de l’Anjou, qui paraît dans les Annales de géographie. C’est en hommage à Jules Verne qu’il s’est orienté vers la géographie. Cette même année, il est reçu à l’agrégation d’histoire et géographie. D’abord affecté à Nantes au lycée Clemenceau où il a été élève, il est nommé ensuite à Quimper.
En 1936, Louis Poirier s’engage politiquement en adhérant au Parti communiste français. Il subira une suspension temporaire de traitement pour avoir participé à une grève illégale en 1938, alors qu’il était membre actif d’une section syndicale de la C.G.T. En 1937, il obtient une année de congé sans solde pour se rendre en U.R.S.S. en vue de préparer une thèse de géographie. N’ayant pas obtenu le visa nécessaire, il commence l’écriture d’un roman, Au château d’Argol, d’un style assez violent et abstrait. Gallimard le refuse. L’éditeur des surréalistes, José Corti, apprécie l’ouvrage et accepte de le publier en 1938. Louis décide alors de prendre un pseudonyme pour bien séparer ses activités de professeur et d’écrivain. Il choisit Julien en souvenir de Julien Sorel, héros de son adolescence, et Gracq parce que cela sonne bien. Le succès est très modeste : cent trente exemplaires vendus en un an. Mais l’ouvrage est apprécié par André Breton à qui il l’avait envoyé. Les deux hommes se rencontrent à Nantes en août 1939. Au cours de l’entretien, Gracq confirme qu’il ne veut pas appartenir au groupe surréaliste.
Cette même année, Louis rompt avec le Parti communiste à la suite de l’annonce du pacte germano-soviétique. Il dira plus tard : « Depuis, je n’ai jamais pu ni mêler quelque croyance que ce soit à la politique, ni même la considérer comme un exercice sérieux de l’esprit. » Il est mobilisé au mois d’août 1939, dans l’infanterie, avec le grade de lieutenant. Il est fait prisonnier à Dunkerque en mai 1940 et interné dans un Stalag de Silésie, où son attitude est ainsi décrite par un autre détenu : « Il était le plus individualiste, le plus anti-communautaire de tous, le plus anti-vichyssois ; il passait là-dedans comme soutenu par son mépris, sans se laisser atteindre. » Ayant contracté une infection pulmonaire, il est libéré en février 1941 et retourne à Saint-Florent-le-Vieil. Il reprend ses activités au lycée d’Angers, puis, en 1942, à l’université de Caen.
En 1945 paraît son deuxième roman, Un beau ténébreux, publié, comme le seront tous ses ouvrages, aux Éditions José Corti. Proposé pour le prix Renaudot, le livre n’obtient que trois voix, mais l’attention est attirée sur Julien Gracq et sur ce premier roman, dont un critique dira qu’il est écrit dans un style artificiel et prétentieux. Louis Poirier quitte l’université de Caen en 1948. En 1949, il est nommé au lycée Claude-Bernard de Paris. Il y enseignera l’histoire et la géographie jusqu’en 1970. En 1948, Julien Gracq publie un ouvrage critique consacré à André Breton (l’écrivain et non pas le chef de file du mouvement surréaliste). Surgit alors une polémique entre Sartre et le surréalisme dont il dit « qu’il n’a plus rien à nous apprendre ». Gracq prend parti pour Breton contre les compagnons de route du Parti communiste, Sartre en tête.
Le Roi Pêcheur, pièce de théâtre que Julien Gracq avait écrite en 1942 - 1943, est présentée à Paris au théâtre Montparnasse. Maria Casarès et Jean-Pierre Mocky en sont les principaux interprètes. La pièce est "descendue" par les critiques à tel point que Gracq renonce à écrire pour le théâtre. Le Rivage des Syrtes, publié en septembre 1951, est sélectionné pour le prix Goncourt. Fidèle à ses convictions, Gracq écrit au Figaro littéraire pour s’affirmer « aussi résolument que possible non-candidat ». Le 3 décembre, le prix lui est attribué. Gracq le refuse. Il est le premier écrivain à le faire et ceci déclenche une polémique dans les médias.
En 1953, il fait connaissance de Nora Mitrani, sociologue et poétesse, membre du groupe surréaliste de Paris. Le couple voyage beaucoup, mais Gracq reste muet sur cette liaison avec Nora, morte en 1961, et dont il préface le recueil posthume Rose au cœur violet (1988). Se succéderont par la suite romans, critiques, entretiens radiophoniques, pamphlets, études littéraires. Ses préférences vont à Jünger, Rimbaud, Poe, Breton, les romantiques allemands. Le Nouveau Roman est constitué, selon lui, d’esthétique existentialiste et de littérature techniciste. Dans ses Lettrines deux périodes de sa vie sont évoquées : son enfance et la guerre.
En 1970, Louis Poirier fait valoir ses droits à la retraite. Il se rend aux États-Unis et y donne des cours sur le roman français après 1945. L’institution universitaire reconnaît officiellement Julien Gracq. Fait extrêmement rare du vivant d’un auteur, Gallimard publie ses œuvres dans la Bibliothèque de la Pléiade (un tome en 1989 et un en 1995). Les œuvres de Julien Gracq ont été traduites en vingt-six langues.
Retiré dans la maison familiale à Saint-Florent-le-Vieil, il vit en compagnie de sa sœur qui disparaît en 1997. Il entretient des relations épistolaires et reçoit des écrivains. Julien Gracq / Louis Poirier décède le 22 décembre 2007. La presse, unanimement, lui rend hommage. Mais qui connaissait Julien Gracq mieux que lui-même ? Quelques extraits de En lisant en écrivant (sans virgule entre lisant et écrivant, afin de signifier l’absence de solution de continuité dans la vie d’un écrivain entre l’activité de la lecture et celle de l’écriture) le font découvrir autrement que par la critique.
« Il y a des heures où je n’ai plus de goût que pour les quelques récits modestes, sans intrigues, sans merveilleux apparent et même sans poésie éclatante, que l’on quitte avec la certitude d’être toujours resté en rassurant pays de connaissance. Mais non sans le sentiment d’une sorte de tendre ensoleillement intérieur, qui bégaye, du fond de sa quiétude mystérieusement consolée : "Oui, la vie c’est comme ça". »
« Pourquoi se refuser à admettre qu’écrire se rattache rarement à une impulsion pleinement autonome ? On écrit d’abord parce que d’autres avant vous ont écrit, ensuite, parce qu’on a déjà commencé à écrire ; c’est pour le premier qui s’avisa de cet exercice que la question réellement se poserait ; ce qui revient à dire qu’elle n’a fondamentalement pas de sens. Dans cette affaire, le mimétisme spontané compte beaucoup. »
« De même qu’on ne se fait plus guère de nouveaux amis, après quarante ans, passé cet âge, on n’a plus, dans "le monde des lettres", de cousinage familier, de conversation soutenue et de dialogue vrai avec les ouvrages, même admirés, des générations qui vous suivent. Une famille s’éteint ainsi peu à peu autour de vous, qui n’excluait certes pas, comme toute famille, les mésententes intimes et les brouilles à vie, mais qui, ainsi que l’aïeul voisine au foyer avec le petit-fils, englobait avec la vôtre les deux générations précédentes. Seulement, en matière de filiation artistique, les relations affectives semblent à sens unique : elles vont plutôt en remontant des descendants vers les ascendants. Ce qui est venu après la génération qui était la mienne, je peux le comprendre, et même vraiment m’y intéresser. Mais il y a une différence d’âge qui interdit en art à l’aîné les transports de l’intime ferveur, tout comme elle ferme dans la vie, en sens inverse il est vrai, la perspective amoureuse. »
« Quelle bouffonnerie, au fond, et quelle imposture que le métier de critique : un expert en objets aimés ! Car après tout, si la littérature n’est pas pour le lecteur un répertoire de femmes fatales et de créatures en perdition, elle ne vaut pas qu’on s’en occupe. »
Les nombreux hommages à Julien Gracq ont fait de lui un monument d’écriture dont on dit qu’il fut l’un des plus grands écrivains français du XXe siècle. André Pieyre de Mandiargues a écrit : « La conclusion, si cela en est une, que je voudrais tirer de quelques lignes d’hommage à un très grand écrivain, est que c’est à l’originalité et à la beauté de l’écriture que se reconnaissent ceux-là. Julien Gracq est l’un de ceux qui ont reçu la grâce. En le remerciant de tout mon cœur, je me voudrais le porte-voix de ses lecteurs. Rien d’autre. Et ne pas oublier, pour leur bonheur comme pour le mien, l’expression parfaite des poèmes en prose du romancier que nous aimons. »
Et Alain Jouffroy : « Le ton de Julien Gracq, dicté par une violence presque constamment retenue, oblige le lecteur à se tenir sans cesse sur le qui-vive, à ne jamais sauter un mot, qui peut en effet estomaquer par sa verdeur comme si, de loin, quelqu’un d’assez hautain lui parlait, non pour le convaincre – peu en chaut à Gracq – mais pour l’avertir, lui rappeler par un biais, ou par un trait, certaines choses qu’il aurait pu, par négligence convenue, ne pas percevoir dans toute son intensité, le distraire ainsi de sa propre distraction. »
Hubert Haddad a dit, de son côté : « Pas davantage qu’un automne sans exaltation agonique des beaux jours, on ne peut imaginer le paysage littéraire sans Julien Gracq. Son œuvre ne s’ajoute pas aux autres comme l’arbre dans la forêt ; elle modifie la perception d’ensemble, sa perspective et sa couleur. L’ignorerions-nous qu’elle nous ferait signe et nous habiterait à notre insu dans la réfraction mystérieuse des sous-bois : une influence météorique, quelquefois, cache un style. »
Et José Corti : « C’était un homme, qu’une fiche signalétique n’aurait pu définir que comme moyen en tout. Il n’y a en effet rien de commun entre l’homme et l’œuvre ; entre le Gracq réservé que l’on rencontre, le professeur froid – dont les élèves disent qu’il ne se déride jamais, mais fait d’excellents cours – et l’écrivain qui a miraculeusement peint les enchantements d’Argol, les féeries de la forêt des Ardennes, les magies de la mer des Syrtes ; qui nous a rendu sensible le poids écrasant du Destin, et qui est le vrai Gracq ; celui que l’on tiendra un jour pour l’un des plus grands écrivains de notre époque. »
Quant à Claude Roy, il écrit : « Gracq appartient à cette précieuse espèce d’écrivains qui écrivent les livres qu’ils ont envie de lire. »
Jean-Paul Delkiss demanda un jour à Gracq : « L’écrivain doit peut-être se garder pour ses lecteurs et maintenir pour eux cet équilibre entre une vie simple et la tour d’ivoire de Montaigne, ou la tour de brique de Jules Verne… Vous n’avez jamais changé sur ce point, votre œuvre entière semble être un acte de résistance… La littérature à l’estomac et le refus du Goncourt. N’est-ce pas ce mouvement individualiste qui fait paraître, à certains, l’écrivain arrogant ? » Et Gracq de répondre : « C’est possible. Cela tient peut-être aussi au goût effréné que trahit notre époque pour l’état de disponibilité et de communication instantanée. On demande aujourd’hui à l’homme d’État d’être constamment en prise, en état de dialogue familier et immédiat avec les citoyens. On le demande aussi à l’écrivain avec son public, alors que son travail essentiel est d’écrire des livres – de qualité si possible – et non de « causer dans le poste », de parader sur les estrades télévisuelles, ou de discuter de ses livres avec les bambins des classes élémentaires. Cela n’a pas grand sens, ni grande portée, et on a le droit de s’en abstenir.
Pierre Piney