Boris Vian, cet inconnu

 


 

Boris Vian est né à Ville-d’Avray le 10 mars 1920 ; il est mort à Paris le 23 juin 1959. Un demi-siècle plus tard, il reste présent dans beaucoup de mémoires, mais la plupart des gens gardent une vue partielle de sa vie trépidante et de ses œuvres. Certains se rappellent le chanteur, le chroniqueur de jazz, d’autres le trompettiste animateur des caves de Saint-Germain-des-Prés ; les amateurs de livres connaissent le romancier, le nouvelliste, moins souvent le poète. Mais qui se souvient de son théâtre, de ses films, des pamphlets, des opéras ou des émissions de radio ?

Comme Boris Vian parvenait à se disperser sans que ce fût au détriment de la qualité de ses œuvres, son premier biographe, Noël Arnaud, intitula son étude Les vies parallèles de Boris Vian. Ce livre, le tout premier sur le sujet, parut en février 1966 sous forme d’un numéro spécial de la revue Bizarre. Le titre (Les vies parallèles…) est très important, car il exprime l’idée que plusieurs vies ont été nécessaires pour mener à bien tant d’activités simultanées. Cet ouvrage fut le premier et de loin le meilleur consacré à Vian. Chaque rubrique fait l’objet d’un chapitre indépendant ; aux activités que j’ai déjà citées, il convient d’ajouter l’ingénieur, le traducteur, le conférencier, le directeur artistique et quelques autres. Il faudrait un Dévorant entier pour détailler ces sujets. Je me contenterai de vous présenter les principaux.

L’ingénieur

Après avoir passé la même année ses deux baccalauréats de philosophie et de math élém., Boris réussit en 1939 le concours d’entrée à l’École centrale où il resta trois ans. Avec son diplôme d’ingénieur tout neuf, il entra en août 1942 à l’Association française de normalisation où il resta quatre ans pour s’occuper de la normalisation de la verrerie. Il commença par s’y faire mal voir en corrigeant les fautes de français de ses supérieurs. Puis, il tourna en dérision ce vénérable organisme en établissant très sérieusement des normes sur les surprises-parties, les chansons, les injures. Dans cette dernière, il distingue les injures pour Français moyens, pour capitaines au long cours et même pour ecclésiastiques. Après l’Afnor, il fut appelé à l’Office du papier pour seconder son ami Claude Léon qui n’avait absolument rien à faire. Boris mit à profit cette planque pour y rédiger entièrement son roman L’automne à Pékin, qui ne se passe ni en automne ni à Pékin. Sa vie d’ingénieur s’arrêta là, en 1948, à part un bref intermède six ans plus tard pour prendre le brevet d’une roue élastique.

Le musicien

Le jazz - Paul Vian, le père de Boris, éleva ses quatre enfants dans le complet mépris de la trinité sociale Armée – Église – Argent, mais leur donna le goût des plaisanteries, des jeux, des réceptions et de la musique. Sous l’occupation allemande (1940 – 1944), la famille Vian organisa des surprises-parties dans sa grande maison de Ville-d’Avray. Faute de pouvoir se procurer des disques de jazz aux États-Unis, les trois frères Vian formèrent un petit ensemble avec Lélio à la guitare, Alain à la batterie et Boris à la trompette ; ce trio fut vite accepté dans l’orchestre de Claude Abadie. De 1944 à 1947, cette formation d’amateurs eut un grand succès à Saint-Germain-des-Prés et remporta de nombreux concours. Henri Salvador a dit de Boris : « Il était amoureux du jazz, il ne vivait que par le jazz, il s’exprimait en jazz. » Mais Boris dut abandonner sa participation permanente à un orchestre sur l’injonction de son cardiologue.

Les chroniques musicales - Pour rester dans le jazz sans sa trompette, il accepta de tenir une chronique dans le quotidien Combat, à partir du 13 octobre 1947. De cette date à août 1956, il rédigea en plus une importante revue de presse dans le mensuel Jazz Hot. Ces articles, réunis aujourd’hui en livre, nous montrent ses goûts, son érudition, ses prémonitions et la verdeur de ses jugements : « Plus j’écoute B., plus je trouve que c’est une sous-merde pas croyable. »

Les chansons – Boris Vian composa environ 600 textes de chansons ; environ 480 furent mis en musique, souvent par Alain Goraguer ou Henri Salvador. Malgré sa maladie de cœur et son trac, Boris chanta ses œuvres et en enregistra quelques dizaines.

Le directeur artistique – De 1955 jusqu’à sa mort en 1959, Boris fut chargé par les disques Philips, puis Fontana, de sélectionner des chansons et des morceaux de jazz avant enregistrement. Cela le conduisit à écrire, pour les pochettes de disques, des textes si intéressants qu’ils ont récemment été publiés en livre.

Enfin, moins d’un an avant sa mort, Boris Vian fit publier un livre remarquable sur la chanson, En avant la zizique, et par ici les gros sous, qui n’a pas pris une ride depuis cinquante ans et qui n’a jamais cessé d’être réédité.

L’écrivain

Boris Vian aborda la littérature en traduisant, avec sa première épouse Michelle, agrégée d’anglais, des romans de science-fiction ou sur le jazz. Boris était attentif au nombre de mots possédés par chacun d’entre nous. Il a écrivit : « Un vocabulaire de 22 000 mots n’a jamais gêné Shakespeare pour s’exprimer. Ceux qui sont gênés sont les pauvres traducteurs avec leur bagage minable de 3 à 4 000 mots. » Quand un mot français manquait, il n’hésitait pas à le créer. Nous lui devons de très jolis termes comme États-unien, habitant des États-Unis, ou comme trifurcation, division d’une artère en trois, par analogie avec bifurcation.

Le musicien Boris était très sensible à la sonorité des mots, comme l’on peut s’en rendre compte dans un long poème de 1953 : « Je voudrais pas crever sans qu’on ait inventé tous les trucs qui dorment dans les crânes des géniaux ingénieurs, des jardiniers joviaux, des soucieux socialistes, des urbains urbanistes et des pensifs penseurs. »

En plus des textes de chanson, des traductions et des poésies, Boris s’attaqua avec bonheur à plusieurs genres : romans, nouvelles, pièces de théâtre, pamphlets. Plusieurs textes de conférence sont parvenus jusqu’à nous, ainsi qu’une vingtaine de scénarios. Pour se distraire, Boris réalisa quelques courts métrages, dont beaucoup furent interdits ou perdus. Heureusement, il nous reste un bijou : La Joconde, histoire d’une obsession, de Gruel et Suyeux, musique de Paul Braffort, ingénieur informaticien ; Boris en écrivit les dialogues et joua le rôle du professeur de sourire en biais pour le modèle de Léonard. Ce film obtint deux grands prix : à Tours en 1957 et au festival de Cannes en 1958.

Les passe-temps

Boris Vian aurait aimé la devise suivante : « La vie est amère quand on la boit sans sucre ; alors, pourquoi ne pas mettre de sucre dedans ? » Au cours de sa vie d’adulte, pendant plus de vingt ans, il s’adonna à des passe-temps nombreux et variés :
• Les échecs, qu’il pratiquait à Ville-d’Avray avant la guerre avec son voisin le biologiste Jean Rostand.
• L’aéromodélisme, ce que l’on peut deviner en lisant son roman L’automne à Pékin.
• La cuisine et les coquetels : dans son roman L’écume des jours, il cite le vénérable livre de cuisine de Jules Gouffé et décrit un ‘’pianocktail’’, instrument de musique réalisant des mixtures alcoolisées en harmonie avec les improvisations du pianiste.
• La fabrication de meubles et d’instruments de musique bizarres.
• Le dessin et la peinture à l’huile.

À la fin de sa vie, Boris Vian fut un membre très actif du Collège de pataphysique. Comme chacun sait, la pataphysique est la science des solutions imaginaires. Boris fut aussi un collectionneur d’automobiles prestigieuses, la dernière étant une Brazier 1911. Pour entretenir ces autos, il fréquenta longtemps un petit garage de Colombes ; il commença à rédiger un roman qui se serait intitulé Les casseurs de Colombes.

Enfin, il faut citer une dernière distraction peu connue. Boris, le pacifiste, l’auteur d’un Pamphlet sur les truqueurs de guerre, pratiquait le tir avec un Herstal 7,65. Peut-être convient-il de relier cette activité à sa chanson Le déserteur, qui à l’origine se terminait par : « Si vous me poursuivez / Prévenez vos gendarmes / Que j’emporte des armes / Et que je sais tirer. » Boris en chanta une version édulcorée : « Si… (…) Que je n’aurai pas d’arme / Et qu’ils pourront tirer. » En dépit de cet adoucissement, la chanson fut interdite pendant la guerre d’Algérie.

Conclusion

Sciemment, je ne vous ai pas décrit l’existence de Boris Vian de 1920 à 1959. C’est indiscret de divulguer la vie des gens. Au bout se cinquante ans, seules comptent les œuvres laissées, et j’estime de bien moindre importance la vie de la personne. Si ces œuvres vous intéressent, je vous conseille de commencer par lire, dans l’ordre, les quatre ouvrages suivants : une magistrale Étude, présentant toutes les activités vianesques, avec de nombreux morceaux choisis : Les vies parallèles de Boris Vian, de Noël Arnaud (première parution en 1966) ; puis trois œuvres de Boris Vian : son meilleur roman, L’écume des jours (1947), sa pièce de théâtre de 1959, Les bâtisseurs d’empire, ou Le Schmürz ; son livre sur la chanson, les chanteurs, les disques (1958), En avant la zizique et par ici les gros sous.

Claude Koch