elvire

 

Je naquis de la grande et vécus la suivante,
Nourrissant ma jeunesse à ces "nobles horreurs" ;
J’aurais pourtant voulu qu’autour de moi l’on chante,
Que les désirs d’amour emplissent tous les cœurs.

À ce trop-plein d’aimer répondit la déroute,
La fuite vers ailleurs, la peur et l’abandon,
Les charognards d’acier qui dévoraient ma route
Creusant des champs de mort à travers la moisson.

Je vous ai vu mourir, compagnons de voyage !
En pleine effloraison… Pétales envolés ;
La pierre a pris du temps sur votre plus bel âge.
Moi, j’en suis revenu les yeux inconsolés.

J’ai retrouvé l’odeur de l’encre violette,
Les crissements de craie et les regards émus,
Son parfum enivrant qui me tournait la tête,
Et ses seins palpitants, comme des fruits tendus…

Quand j’eus écrit « Je t’aime » au tableau du délire
Au lieu d’y conjuguer "étudier" au présent,
J’ai vu sa joue en feu et l’entendis me dire :
« Vous le conjuguerez ce soir à tous les temps ! »

Était-ce punition ou subtile promesse
Du plus beau rendez-vous que l’on puisse espérer ?
Ne valait-il pas mieux brûler notre jeunesse
Avant qu’un noir destin vienne l’accaparer ?
Au déclin du long jour elle vint jeune et pure,
Dépossédée à cœur de l’éternel péché ;
Nous avons fait l’amour à même la nature,
Complices de l’oiseau dans les épis caché.

Que la leçon fut douce à l’heure buissonnière !
Le présent des « Je t’aime » eut ses « Nous nous aimons ».
Quand je la regardais à l’heure singulière,
Je voyais dans ses yeux danser mille démons.

Comme Elvire en son temps, elle devint amante,
Forçant l’heure propice à suspendre son cours ;
Nous naviguions sans peur sur cette onde troublante
Que les lacs de la vie offrent aux nefs d’amours.

« Oui ! Tu fus mon ’Elvire’ et moi ton Lamartine ;
Les flots qui nous guidaient n’existaient que pour nous ;
Le temps qui égrenait sa marche clandestine
Avait dans nos cœurs purs des tintements si doux.

Jamais l’ombre du mal n’assombrit ton sourire
Alors que tu vivais au bord d’un lourd danger ;
Moi, je l’ai su trop tard… Tu n’osas me le dire,
Un tel secret pourtant devait se partager. »

Le voyage fut bref, hélas vint la tempête,
Le vent d’Est maudit fit chavirer l’esquif,
Il emporta ma muse aux charniers de la bête,
Me laissant l’âme nue accrochée au récif.

En vers et contre tous, j’ai vengé mon Elvire
Qui dans son temps compté se prénommait Sarah.
J’ai caché son étoile avant qu’on la déchire…
Ô ma perle d’amour, seul Yahveh le saura.

Et je te vois briller au sein de Cassiopée
Quand mes soirs souvenirs sont hantés de tes cris ;
J’écoute avec ferveur comme une mélopée
Qui vient dire aux vivants : « Vous n’avez rien compris ! »




André Marchal

 

 

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