Les dictées...

Bordeaux, samedi 5 juin 2004

Un fameux nez

     La vie de Cyrano sort sans conteste des sentiers battus. Quant à l’œuvre qu’il nous a laissée, somptueuse, novatrice, audacieuse, voire époustouflante, elle mérite plus que de l’intérêt.

     Quoi qu’il fît, où qu’il fût, cet homme-là plaçait la liberté au-dessus de tout ; bien sûr, il dut en payer le prix. Il aimait le monde et eût voulu le rendre meilleur ; dès lors, il refusa de faire allégeance aux lois ou aux concepts caducs. Il n’ignorait rien des travaux des savants qui l’avaient précédé car il abhorrait qu’on jugeât sans connaître. La lecture était une de ses passions ; il détestait le plagiat et s’engouait de l’originalité. Aussi ses pensées fantasmatiques l’ont-elles souvent guidé sur des chemins de traverse ; son esprit prompt à s’enflammer l’entraînait parfois plus loin qu’il ne l’aurait voulu. Cyrano était un surdoué : il parlait aisément de l’attraction gravitationnelle, de l’apesanteur, des photons ou des ondes sonores ; il était, par surcroît, doté d’une imagination débordante. Certains l’ont cru arrogant ; il était fier mais humble.

     Cyrano aima, et de quelle manière ! Mais pas comme on l’imagine généralement. Le rôle de joli cœur lui seyait mal. Certes, il avait du respect pour la gent féminine, mais il préférait les mâles. Pour fin bretteur qu’il fut, il n’en aima pas moins la pointe de sa plume que celle de son épée. Quand la syphilis et un grave accident l’eurent emporté, ses amis gardèrent de lui le souvenir d’un homme épris de justice, vif, imaginatif et talentueux. Plus tard, on reconnut qu’il fut précurseur en bien des domaines.

     Épistolier, tragédien, pamphlétaire, il a aussi touché à toutes les sciences ; pourtant, il n’eût jamais trouvé dans l’histoire la place qu’il méritait s’il n’en avait été, par hasard, exhumé par la plume dithyrambique de Rostand. Car il y avait le nez, aussi ; et quel nez ! Mais cela est une autre histoire.

Jean-Luc Audé

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