C’est à grand renfort de trompettes
que le gouvernement a révélé, le 16 septembre 2009, son plan de
développement du transport ferroviaire de marchandises. Sept
milliards d’euros ! Ce n’est pas rien. Essayons d’y voir clair.
Premier sujet : les autoroutes
ferroviaires. Rappelons qu’il s’agit de transporter, sur des
wagons surbaissés, des camions avec ou sans tracteur, sur des
itinéraires ferroviaires dont le gabarit a été adapté. Sont
concernées les relations :
. Lyon - Turin, déjà en service sur
le parcours Aiton (vallée de la Maurienne) - Orbassano (Turin) ;
il reste encore de nombreux travaux à faire, en particulier dans
le tunnel du Mont-Cenis (cf. Le Dévorant n° 209).
. Perpignan – Luxembourg, également
en service mais sur la ligne existante dont le gabarit n’a pas
été modifié (cf. Le Dévorant n° 216).
. Lille – Paris – Bayonne
(autoroute ferroviaire atlantique), qui n’existe pas.
. Tunnel sous la Manche – Sud de la
France, permettant la connexion avec les deux premières
autoroutes ferroviaires, qui n’existe pas non plus.
Selon les stratèges, ces mesures
permettront chaque année de reporter sur le fer 500 000 camions
et d’économiser 450 000 tonnes de dioxyde de carbone (CO2) d’ici
2020. Belle intention mais… L’échec relatif des deux premières
autoroutes ferroviaires montre que la technique n’est efficace
que si les itinéraires ont d’abord été mis au bon gabarit et que
s’il existe une véritable incitation à les utiliser. Or, dans
notre système économique, l’incitation se fait par les prix.
Espérons que l’État saura améliorer, au démarrage, la
rentabilité de la technique et éviter que les péages perçus par
R.F.F. pour la circulation des trains ne soient rédhibitoires.
Deuxième sujet : doubler le
transport combiné de marchandises. Le transport combiné est
fondé sur le transbordement de camion à wagon et vice-versa de
conteneurs et de caisses mobiles dans des chantiers spécialisés.
Si, depuis près d’un siècle qu’il existe, le transport combiné
n’a pas eu l’essor souhaité, c’est que le coût des deux
transbordements grève la rentabilité par rapport au transport
routier de bout en bout. Pour réussir l’objectif (qui porte
également sur 500 000 camions et une économie de 620 000 tonnes
de CO2 par an), il faut, comme pour les autoroutes ferroviaires,
financer à fonds perdus les chantiers de transbordement et ne
pas assassiner les entreprises avec des péages trop élevés.
Troisième sujet : créer un réseau
orienté fret. On le sait, les transports de voyageurs (T.G.V. et
T.E.R.) ont beaucoup augmenté ces dernières années. Faute
d’investissements pour les infrastructures existantes, il y a de
moins en moins de place pour les trains de marchandises. Il faut
donc imaginer un nouveau réseau spécifique au fret. Il est
surprenant que pareille évidence n’apparaisse que maintenant
dans les projets gouvernementaux. Nous avons retrouvé ce que
nous écrivions sur le sujet il y a neuf ans dans Le Dévorant n°
190 : « Tout cheminot qui observe une carte du réseau ferré
français sait qu'il y a, potentiellement, à 200 ou 300
kilomètres de Paris, une ceinture un peu mythique, passant par
Culmont-Chalindrey, Chaumont, Châlons-en-Champagne, Reims,
Tergnier, Amiens, Serqueux, Rouen, Argentan, Le Mans, Tours,
Vierzon, Bourges, Nevers, Chagny et Dijon… Si cette ceinture
était totalement réactivée, rénovée - voire raccourcie par la
création de nouveaux tronçons sur les solutions de continuité -,
électrifiée, mise au gabarit convenable, on pourrait y reporter
une grande partie des trains de fret qui transitent aujourd'hui
par la région parisienne. » Le bon sens met parfois du temps à
s’imposer.
Quatrième sujet : supprimer les
goulets d’étranglement. Oui, il y a des points du réseau
ferroviaire français où l’on ne peut plus passer tant la
circulation est intense. Il s’agit – et c’est archi-connu – de
la région parisienne (cf. ci-dessus), de la zone de Nîmes –
Montpellier et de l’agglomération lyonnaise. L’État semble avoir
mis le paquet sur ces goulets puisque 65 pour cent des 7
milliards annoncés seront consacrés aux travaux de contournement
de ces deux dernières zones.
Cinquième sujet : créer des
opérateurs ferroviaires de proximité (O.F.P.), c’est-à-dire des
entreprises ferroviaires qui pourront, grâce aux compétences
multiples du personnel (entretien de l’infrastructure, traction,
exploitation des lignes et des gares…), réduire les coûts du
système ferroviaire et le rendre compétitif.
Sixième sujet : développer le fret
à grande vitesse entre les aéroports. Il s’agit de déplacer
l’équivalent de 100 000 camions et de 1 000 avions par an vers
le ferroviaire grâce à des T.G.V. de fret sur des relations au
départ ou à l’arrivée des aéroports de Roissy et de Lyon. Pour
cela, il faut investir dans des wagons adaptés aux conteneurs de
l’aviation, financer les terminaux ferroviaires dans les deux
aéroports et les raccorder au réseau T.G.V. Ce n’est pas
négligeable quand on sait que la tonne kilométrique par avion
provoque 600 grammes de CO2 contre seulement 15 grammes pour le
train.
Septième sujet : favoriser la
desserte ferroviaire des ports, en particulier en réalisant le
chantier multimodal du Havre et en créant dans chaque port un
opérateur ferroviaire de proximité.
À notre avis, toutes ces mesures
sont dignes d’intérêt. Mais elles nous laissent un arrière-goût
de doute. D’abord parce que la compétitivité écologique du
chemin de fer aurait dû, depuis longtemps, sauter aux yeux de
nos gouvernants ; mais ne revenons pas sur le passé. Puis, parce
que l’on va investir en puisant dans la poche du contribuable
alors que la rentabilité de ces investissements aurait été
assurée en faisant payer aux transports polluants les coûts
sociaux qu’ils causent à la collectivité. Enfin, parce que nous
craignons que, par le biais des péages perçus par R.F.F. pour la
circulation des navettes ferroviaires, des trains et des T.G.V.
de fret, l’État reprenne d’une main ce qu’il aura donné de
l’autre.
Quoi qu’il en soit, ces mesures
vont dans le bon sens, même si, rappelons-le, on compte chaque
année 200 millions de trajets de camions en France !