L'origine du tutoiement |
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n° 205 |
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Oui, dans notre numéro 203, page 43, l'adolescente Angéline
tutoie Nono, le vieux facteur de Lorme-en-Futaye... Et voilà qui nous a conduits à nous
interroger sur l'origine de cette pratique. Dans les langues que pratiquait l'Antiquité (à savoir le latin et le grec anciens, qui rappellent des souvenirs scolaires à certains d'entre nous...), le vouvoiement n'existait pas : le singulier ou le pluriel de la deuxième personne s'employait automatiquement selon que l'on s'adressait à un ou plusieurs interlocuteurs, et cela quel que soit leur rang social ; la différence était marquée par le ton, ainsi que par l'apostrophe utilisée - par exemple, le fait de donner du domine aux supérieurs. Le latin d'église, empreint de classicisme, a conservé cette tradition. Ainsi la doxologie de la messe offre-t-elle cet exemple bien connu de dialogue entre le prêtre et l'assemblée : " Dominus vobiscum (le Seigneur soit avec vous - sous entendu : vous autres). - Et cum spiritu tuo (Et avec votre esprit - littéralement : avec ton esprit). " Le pluriel de majesté apparut sous le règne de Dioclétien, en l'an 285, lorsqu'il devint nécessaire d'instaurer une direction collégiale à la tête de l'Empire romain (le Bas-Empire, ainsi que l'appellent les historiens), celui-ci s'étendant alors de l'Écosse à l'Égypte : ce fut la "tétrarchie", associant deux Augustes (l'un siégeant à Milan, et l'autre à Nicomédie, sur le Bosphore) à deux Césars (en résidence à Sirmium, sur le Danube, et à Trèves). Ces empereurs prirent alors l'habitude de s'exprimer à la première personne du pluriel, chacun feignant de parler autant au nom des trois autres qu'au sien propre. Puis l'Âge d'or s'éloignant toujours davantage, et les guerres et troubles succédant
aux troubles et aux guerres, les tenants du pouvoir ne surent qu'imposer par la coercition
le respect que n'inspiraient plus spontanément leurs façons de mener le monde... Dès
lors, le souvenir de son origine ne fut plus que l'apanage de quelques érudits, et le
vouvoiement s'installa dans nos vies comme marque d'une politesse formelle. [Dans le numéro 202], à la page 34 (...), on cite Rabelais : " Nos lois sont
comme toiles d'araignes... Les simples moucherons et petits papillons y sont pris... Les
gros taons malfaisants les rompent et passent au travers ", citation qui correspond
à celle du Larousse des citations, sauf qu'on y lit "à travers" et non
"au travers". En se rapportant au texte des uvres de Rabelais publiées à
la Pléiade, on constate que le mot "malfaisants" n'y est pas : " Les gros
taons les rompent " (Livre cinquième - ch. XII) ; mais Rabelais ne s'est-il pas
inspiré de Plutarque ? Dans les Vies parallèles, au chapitre Solon, on lit ceci, dans la
traduction d'Amyot : " Car telles loix, disait-il (Anacharsis à Solon), ressemblent
proprement aux toiles d'aragnées pour ce qu'elles arresteront bien les petits et les
faibles, qui donneront dedans, mais les riches et les puissants passeront à travers et
les rompront. " Reste à savoir où Plutarque a pris ce texte. [À propos du conte Le chemin des volcans, paru dans le numéro 203, page 52], au
début du deuxième paragraphe de ce texte, il est question d'un dénivelé.
Personnellement, j'avais toujours dit et écrit une dénivelée, seule forme mentionnée
dans le Lexis. Mais le Larousse et le Robert donnent les deux versions, sans indiquer la
plus usitée. Pour en avoir le cur net, je me suis plongé dans mon gros Thésaurus,
où j'ai trouvé les deux mots, le masculin et le féminin, mais le second y est écrit
dénivellée avec un l de plus que dans le Dictionnaire Larousse. Curieux, n'est-ce pas,
vu que ce Thésaurus est publié par les Éditions Larousse : bizarrerie ou coquille ? [À propos de l'article À vif publié dans le numéro 203 du Dévorant, page 55.] Si le calendrier de La Poste était vendu, il aurait un prix fixé d'avance, et les
usagers ne se sentiraient pas obligés de l'acheter. La réalité est tout autre : le
facteur ne vend pas de calendriers, il les offre en espérant des étrennes en retour, et
chacun lui donne une petite somme en fonction de sa générosité et de sa satisfaction. Les langues sont généralement classées, depuis le XIXe siècle, selon la façon dont elles expriment les rapports grammaticaux, en trois grandes catégories : les langues isolantes (ou monosyllabiques), les langues flexionnelles et les langues agglutinantes. Est dite isolante (ou monosyllabique) toute langue qui n'utilise que des mots que l'on ne peut décomposer, presque toujours invariables, et dont la valeur est indiquée par la place dans la phrase et par l'intonation ; le chinois et le vietnamien sont des langues isolantes. Est dite flexionnelle toute langue qui recourt à la flexion pour exprimer les catégories grammaticales ou sémantiques des mots ; on appelle flexions les désinences caractéristiques d'une catégorie de mots ou d'une fonction, comme la déclinaison, la conjugaison... ; le latin est une langue flexionnelle. Est dite agglutinante toute langue dont les rapports grammaticaux se font par addition d'affixes aux racines ; les affixes sont des morphèmes (composants de mots) non autonomes qui s'ajoutent au radical (la racine) d'un mot pour en modifier le sens ou la valeur grammaticale ; on distingue trois types d'affixes : les préfixes (qui précèdent le radical), les suffixes (qui suivent le radical) et les infixes (qui s'insèrent ailleurs dans le mot) ; les langues finno-ougriennes (finnois, lapon) et ouralo-altaïques (hongrois, turc, mongol) sont des langues agglutinantes, tout comme le japonais, le quechua, le wolof et, dans une moindre mesure, l'espéranto. Selon certains linguistes, les langues agglutinantes seraient pauvres en voyelles, riches en consonnes, et caractérisées néanmoins par une bonne harmonie vocalique ; c'est souvent inexact : le turc est riche en voyelles et harmonieux, tandis que le hongrois, pauvre en voyelles, pécherait en harmonie, selon certains. Voici quelques exemples. En finnois, ma maison se dit talo-ni, dans la maison talo-ssa, dans mes maisons talo-i-ssa-ni. En hongrois, ma maison se dit haz-am, dans ma maison haz-am-ban, hors de ma maison haz-am-bol. En turc, ma maison se dit ev-im, mes maisons ev-ler-im, de mes maisons ev-ler-im-den. Et le français dans tout ça ? Issu d'une langue flexionnelle (le latin), notre langue s'est enrichie en utilisant nombre des caractères des langues agglutinantes ; plus le temps passe et plus le français s'éloigne du latin... nous semble-t-il. |
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